Masterclass

Aton, un justicier dans la ville

Après avoir passé ces quinze dernières années en tête d'une colonne d'assaut du GIGN, Aton se consacre désormais à sa nouvelle mission, devenir un héros à l'écran. Invité au Luxembourg par le cabinet de conseils BSPK, Premium a rencontré cet homme d'exception.
Exercice de tir au Glock 19. Avec notre œil aiguisé, la montre BRM V12-44 que porte Aton ne nous a pas échappée. Une série limitée rare aux couleurs du GIGN produite à seulement une cinquantaine d’exemplaires.
La section d’Aton (en haut à droite) et leur engin Swatec. Les mêmes qui sont intervenus sur le théâtre de l’assaut de l’imprimerie où c’était réfugiés les frères Kouachi après l’attentat de Charlie Hebdo en 2015.

Philippe B., alias ‘Aton’, son pseudonyme militaire, est un ‘ops’, un membre opérationnel de l’unité spéciale GIGN. Chuteur opérationnel, instructeur en sports de combat, expert en explosifs et tireur d’exception, ses compétences lui ont valu de se retrouver sur le théâtre de nombreuses interventions, en Lybie, dans le golf d’Aden, en Irak, ou sur le territoire français. Dont le tristement célèbre assaut des frères Kouachi en janvier 2015, les terroristes du siège de Charlie-Hebdo. Aujourd’hui retiré du service, Aton se lance dans une carrière cinématographique et participe à de nombreuses conférences. Invité le 8 octobre dernier par le Cabinet de conseils BSPK pour partager son expérience auprès d’un public de chefs d’entreprises au restaurant La Gaichel, c’est lors du déjeuner au Cercle munster qu’Aton s’est confié à nous pour lever le voile sur le quotidien d’un opérationnel du GIGN.

PREMIUM : Je suis très content de pouvoir m’entretenir avec toi aujourd’hui car j’ai toujours voulu faire un reportage sur les forces spéciales. Malheureusement les membres de l’unité spéciale de la Police Grand-Ducale doivent garder l’anonymat.
Aton : J’avais fait quelques interviews pour la presse et la télévision quand j’étais au GIGN, et notamment l’émission ‘Reportages’ sur TF1. Ils avaient apprécié car je partageais assez généreusement tout en restant dans le cadre de ce qui m’était imposé. À présent que je suis sorti et que le visage est découvert, il y a beaucoup de demandes. J’y réponds car c’est intéressant pour moi de partager cette expérience. Surtout au niveau émotionnel, tout le monde vit les choses émotionnellement, que ce soit le décès de quelqu’un ou la gestion d’une entreprise avec ses crises, on a tous nos moments de joie et de peine. En fait, quand on fait partie du GIGN, on est confronté à la misère humaine presque au quotidien, parce que des missions on en accomplit énormément : les forcenés, la gestion des criminels qui sont à l’étranger, les gros poissons de la drogue, on est donc confrontés à des crises et à de l’humain en permanence, et c’est de l’humain poussé à l’extrême parce que les situations de crises sont extrêmes ! Ça nous ramène vraiment à l’essentiel et à la communication.

PREMIUM : Est-ce qu’il se passe un jour au GIGN sans avoir de missions à effectuer ?
Aton : En fait, ce qu’il faut savoir, c’est que pour résoudre des crises majeures qui demandent des compétences particulières, il faut travailler ces compétences. Pour atteindre ce niveau-là dans les forces spéciales, ce sont des entraînements quotidiens sur un large éventail car on ne travaille pas que sur de l’investigation ou du tir. On travaille les explosifs, les moyens de déplacements qui vont être soit par la mer avec les plongeurs, la conduite des voitures et des motos, les tirs à armes de poing ou avec fusils longues distances, tout ça pour être au top du top dans chaque discipline. Au GIGN il faut toucher à tout, c’est pourquoi il n y a pas assez d’heures dans la semaine pour tout travailler. C’est un boulot passion où il ne faut pas regarder ses heures.

PREMIUM : Quelle est la fréquence de vos sorties en mission ?
Aton : Il y a deux niveaux d’alertes au GIGN, l’alerte 1 correspond à tout ce qui est dédié dans l’instant : le forcené, la prise d’otage, l’attentat. Avec une période de mise en alerte d’une semaine, ce sont 20 personnes qui sont affectées à ça. Cette équipe peut intervenir sous 30 mn. Le niveau 2 englobe tout ce qui relève du judiciaire, l’interpellation d’individus dangereux, les filatures, les remontées des stupéfiants, le délai d’intervention est de deux heures. Ensuite on a deux semaines qui sont consacrées aux entraînements et aux renforts sur des alertes. Que ce soit en alerte 1 ou 2, on a une ou deux missions par semaine par section, soit 3 à 4 missions par semaine pour le GIGN. C’est une fréquence importante, mais avec toutes les antennes qui se créent autour du GIGN, on arrive à suivre le rythme.

PREMIUM : Existe-t-il une forme de concurrence avec les autres unités d’élites, comme le RAID par exemple ?
Aton : Non, plus on sera nombreux à travailler dans le même sens pour combattre la criminalité et le terrorisme, mieux ce sera. On a la même destination au niveau des missions et la même vocation.

PREMIUM : Vous souhaitez à présent vous lancer dans une carrière d’acteur au cinéma. Pourquoi cet univers vous attire ?
Aton : Moi à la base, mes idoles étaient des justiciers, parce que lorsque j’étais petit, j’étais victime d’injustice et de moqueries dans la cour de l’école. Et les seuls qui parvenaient à représenter cette force ce sont ces justiciers qu’on ne vient pas embêter : Stallone, Schwarzenneger… les acteurs hollywoodiens. Moi j’étais fasciné par eux et je voulais faire la même chose, et en même temps, je trouve que le cinéma a un pouvoir extraordinaire sur la communication et que les films sont bien souvent porteurs d’un message très fort. À 16 ans, quand j’ai eu la vocation pour le GIGN suite à la prise d’otage de Marignan*, je me suis dit qu’à 25 ans je rentrerais au GIGN et qu’après quinze ans de carrière, j’aurais 40 ans, je serais encore jeune. 40 Ans c’est l’âge ou mes idoles ont commencé à faire du cinéma. Je me suis dit que j’allais d’abord me rendre utile et que ce qu’ils font pour de faux j’allais le faire pour de vrai, et que par la suite, ce que j’ai fait pour de vrai j’allais le faire pour de faux, ce qui me donnerait une crédibilité.

PREMIUM : Quel type de cinéma t’intéresse? Le type ultra réaliste comme le film ‘l’Assaut’ sur la prise d’otage de Marignan ou bien le film d’action type Hollywood qui fait dans la démesure ?
Aton : J’aimerais que le spectateur ait des émotions comme il n’en a encore jamais eues au cinéma, surtout en Europe. C’est-à-dire les émotions qu’un force spéciale ou un simple policier de terrain ressent lorsqu’il va tirer sur quelqu’un. Car tirer sur quelqu’un ça produit une émotion qui n’est pas anodine. Chose qu’on ne voit pas dans les films.

PREMIUM : As-tu déjà vu un film qui te semblait très proche de la réalité ? Comme par exemple ceux d’Olivier Marchal, cet ancien policier passé derrière la caméra.
Aton : Dans les films d’Olivier Marchal il y a des scènes réalistes, mais qui sont jouées par des acteurs qui ont leur propre interprétation et leur propre façon de jouer, alors parfois j’adhère car je ressens l’émotion pour l’avoir vécue. Mais par contre, les américains sont plus forts sur cet aspect car les acteurs font des immersions dans des unités et ont une forme de préparation qui est beaucoup plus importante qu’en Europe. En France on prépare un acteur en quelques semaines, aux États-Unis il faut plusieurs mois, et les conseils techniques sont suivis et appliqués, contrairement à la France ou le réalisateur et l’acteur en font à leur sauce. J’ai vu quelques films américains où l’action se rapprochait vraiment de celle que j’avais vécue sur le terrain, je pense au film ‘American Sniper’, l’acteur Bradley Cooper s’est vraiment intéressé à la personne, et ça se ressent en voyant le syndrome post traumatique qu’il a dans son regard et son visage crispé lorsqu’il regarde à travers la lunette de son fusil. Ca me remettait exactement dans la situation où j’étais. Tout comme le film ’13 heures’, qui relate l’assaut des milices islamistes sur un camp des forces spéciales en Lybie. Il y a quelques films comme ceux là qui me touchent, et qui soulèvent même en moi mon propre syndrome post traumatique. Car ce syndrome est bien présent, à partir du moment où on a tiré sur des personnes et vécu des choses un peu difficiles, il ne faut pas croire que la tête range tout correctement d’emblée, il faut beaucoup de temps.

PREMIUM : Comment se sent-on après 15 ans passées dans une unité spéciale ? Comment se passe le retour à la vie civile ?
Aton : Physiquement, extrêmement usé et fatigué. Il faut savoir que l’équipement c’est déjà 40 à 45 kilos, entre le casque, le gilet pare-balles et l’armement. On l’a pratiquement tous les jours sur nous. C’est mauvais pour le dos et les cervicales. J’ai d’ailleurs une prothèse aux cervicales, et j’ai été opéré des genoux. On est tous un peu blessés physiquement, mais ça va de pair avec notre engagement, on le sait dès le début : on va se mettre en danger en se faisant tirer dessus, on va faire de la plongée ou sauter en parachute…

PREMIUM : Comment parvenez-vous à gérer le stress, vos émotions lorsque vous êtes en opération ?
Aton : Il y a un stress naturel qui est évident, mais lorsqu’on se déplace sur une prise, on est pas là par hasard, on sait où on va. On se rassure par un certain nombre de choses qui sont les acquis, comme par exemple se dire : ‘si je suis ici c’est que j’y ai ma place’, ‘j’ai toutes les compétences pour résoudre cette crise’, ‘je ne suis pas tout seul’, ‘je suis entouré de camarades qui ont eux aussi toutes les compétences’, donc on a déjà l’avantage du nombre et parfois de la surprise. Ensuite, on se rassure également avec l’entraînement, il est énorme et quotidien, effectué de manière passionné, en fait on ne se fixe aucune limite, et c’est d’ailleurs pour ça qu’on a plus de morts à l’entraînement qu’en mission ! Parce qu’on pousse les limites à leur seuil maximum, c’est du tir à balles réelles, c’est de la progression avec des armes chargées et des cibles qui surgissent devant nous, on utilise des explosifs, des munitions réelles… Ensuite c’est un travail propre à chacun de gérer son stress, soit par la respiration, par la visualisation mentale. On parlait tout à l’heure des pilotes de chasse et de la patrouille de France, avant un vol ces derniers répètent leurs manoeuvres dans un rituel qu’on appelle ‘la musique’, des gestes qui peuvent paraître étranges mais qui sont nécessaires. Il faut savoir qu’avant l’intervention, le GIGN définit le chemin que chacun va emprunter, chaque équipe va savoir quelle pièce elle va devoir investir, où elle va devoir passer, ce qu’elle va devoir faire, ouvrir une porte à l’explosif, enfoncer avec un bélier, franchir une clôture, qui va mettre les échelles en place… c’est très décortiqué, ensuite on a quelques certitudes sur notre déplacement par rapport à notre mode opératoire, mais il faut savoir que le plus stressant ce sera l’inattendu, et c’est systématique, ça ne se passe jamais comme les choses sont prévues, c’est comme dans la vie en général. Par exemple, quand on se déplace dans une maison où un forcené nous attend pour nous tirer dessus, on ne doit pas être concentré sur le tir mais sur le déplacement qu’on va effectuer jusqu’à cette personne, cela doit devenir un automatisme. Le fait de maîtriser cette technique nous permet de nous concentrer sur l’inattendu, par exemple un piège ou un plancher qui n’est pas sûr. Tout ce qu’on peut maîtriser va nous permettre de créer des automatismes pour laisser place à la part d’improvisation qu’on aura nécessairement.

PREMIUM : Vous dites travailler souvent en équipe, est-ce qu’il vous est arrivé d’intervenir seul ?
Aton : J’ai eu le cas le 1er septembre 2008 dans la prison de Fleury-Mérogis, un détenu avait pris son psychologue en otage. Il était assis sur une chaise et il se tenait derrière lui avec un couteau en forme de crochet, prêt à lui trancher la gorge. Après 10 heures de négociations pas très rationnelles, on a été obligé d’évoquer l’éventualité de faire un tir. Le tir de la personne qui était en appui avec un fusil à distance n’était pas possible, donc il a fallu se rapprocher au plus près de cette personne pour la neutraliser à l’arme de poing. Pour ceux qui connaissent le tir, c’est extrêmement complexe avec le stress. On s’est donc habillés en gardien pénitentiaire en prétextant devoir apporter de la nourriture aux autres détenus dans leur cellule. J’ai donc progressé dans cette coursive avec l’arme au poing caché derrière ma cuisse, puis on a créé une diversion en faisant tomber une louche pour attirer son attention, ce qui m’a permis d’avoir un effet de surprise pour effectuer mon tir. J’avais ordre de ne pas le tuer mais je n’avais pas d’épaule en visualisation. En général au GIGN, on désarme une personne en lui tirant dans l’épaule de son bras armé. Dans mon cas, ma cible était avachie sur son otage, si je me loupais il l’égorgeait, donc je devais faire un tir dans le cou pour le garder vivant, avec le risque qu’il reste paraplégique mais l’avantage de couper la connexion immédiatement aux membres. En fait, j’ai du faire un tir de neutralisation entre les deux têtes, avec une fenêtre de tir de 15 à 20 cm et une colonne vertébrale d’à peu près 2 à 3 cm. Cela fait une zone très réduite pour un tir qui n’est pas de mon initiative mais sur une diversion. Je devais attendre le top action pour tirer. Pour info, je m’étais préparé à ce tir en prenant mon appel sur le pied gauche, puis je me suis dit qu’au moment où la louche allait tomber, si je prenais mon appel sur l’autre pied ça allait créer un stress. J’ai réussi à m’en débarrasser par la visualisation, en me disant que pour moi c’est un tir très facile à réaliser au stand de tir, et qu’il fallait que je matérialise ce preneur d’otage comme une cible en carton. Même si cela paraît inhumain, c’était important pour moi de ramener cette situation à quelque chose que je maîtrisais. Le tir a été effectué et le preneur d’otage est décédé quelques jours après. La respiration m’a beaucoup aidé ainsi que la visualisation mentale pour gérer mon stress, qui était fluctuant, il y a des moments où je me sentais prêt à le faire et d’autres où je m’en sentais incapable. En deux heures d’attente dans un couloir l’arme à la main, j’ai eu entre dix et quinze phases où je me disais que j’étais incapable de le faire. Alors je me fixais deux minutes avec un chronomètre pour lâcher prise, laisser aller mon corps aux tremblements, à transpirer. J’ai remarqué que si je luttais contre le stress, je fatiguais. En laissant le stress et les images mentales négatives s’évacuer, ça m’a libéré, et au bout de deux minutes, par la respiration et la visualisation, j’avais repris le contrôle de mon corps et de ma tête.

PREMIUM : Vous avez été invité à cette conférence pour raconter votre expérience à des chefs d’entreprises, que pensez-vous de ce rapprochement entre management commercial et militaire ?
Aton : La gestion militaire s’appuie de plus en plus sur la gestion civile. On est en plein croisement et bientôt on va découvrir que l’on a les mêmes problématiques et qu’on a une manière d’y répondre qui n’est pas si différente que ça, et qu’on a beau chercher les solutions ailleurs, en fait elles sont en nous. C’est du bon sens.

PREMIUM : Comment se passe ton retour dans la vie civil ? Que penses-tu de cet autre monde dans lequel tu dois t’adapter ?
Aton : La grande différence est dans le sens de l’engagement, au GIGN quand quelqu’un disait quelque chose il le faisait. Quelquefois on me propose un projet commun, qu’il y a un engouement, et je me rends compte par la suite que je suis le seul à pédaler. La parole n’a que très peu de valeur dans ce monde. Mais il faut savoir qu’on retrouve beaucoup de ça dans l’armée. C’est la crise qui fait qu’on se concerte, quand on dit que c’est le terrain qui commande, ici c’est la crise. Une entreprise que tu mets face à une situation de crise, c’est-à-dire que les employés ne peuvent pas quitter le navire, ils doivent s’en sortir ensemble, cela va faire émerger des valeurs humaines. Je suis convaincu qu’on a tous ça à l’intérieur de nous

PREMIUM : Est-ce qu’on t’as déja proposé des rôles au cinéma ?
Aton : J’ai fait un peu de figuration et j’ai eu quelques rôles. Par exemple la série ‘Dérapage’ avec Eric Cantona diffusée sur Netflix, dans lequel j’ai un rôle de preneur d’otages ! J’ai également joué dans deux films de Jean-Pierre Mocky. J’ai des projets intéressants à venir mais pas encore de rôles importants.

PREMIUM : Quel est le rôle que tu aurais adoré endosser ?
Aton : Le joker !

À noter qu’à l’heure où nous écrivons ces lignes, Aton a reçu la médaille de la Légion d’honneur pour ses services rendus à la nation française.

Aton à la conférence organisée par BSPK à l’Hôtel-Restaurant La Gaichel à Luxembourg.

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