Automobile Power

Chevaux au vent

Maîtrisant la vitesse et le volant comme très peu, Valérie Chiasson est une femme pilote qui fait figure dans l’histoire de la course automobile. Rencontre avec cette trentenaire de panache et de cran, ici à Luxembourg, son pays d’accueil depuis quelques années. Propos recueillis par Anne Ciancanelli

Ne vous laissez pas méprendre par son joli minois. Derrière cette jolie blonde très féminine se cache un courage à toute épreuve… et une sacrée paire aussi. Les préjugés, elle les a fait tomber un à un, sur les pistes. Fonceuse et déterminée, c’est peu de le dire, Valérie Chiasson a marqué l’histoire des courses automobiles en inscrivant son nom dans le livre des records en étant la première femme de l’histoire à monter sur le podium lors du Grand Prix du Canada ! Résidente à Luxembourg depuis 2016, elle nous parle de sa vie, de son palmarès de folie et de ses projets d’aujourd’hui.

PREMIUM : Une femme pilote de course, ce n’est pas forcément très courant. Comment es-tu tombée là-dedans ?
Valérie Chiasson : Quand j’étais très jeune, j’ai déjà très sportive et très courageuse. Les gros animaux comme les chevaux ne me faisaient pas peur. Pour exemple, à 7 ans je montais déjà sur de très grands chevaux et non sur des poneys comme la plupart des petites filles. J’ai même gagné un championnat à cheval au Québec, en western, à l’âge de 12 ans. Après cela, j’ai vendu mes chevaux pour acheter mes premiers kartings de compétition. C’est par le karting que débutent de nombreux pilotes, et plus on commence jeune, moins on développe la peur de la vitesse parce que que cela devient naturel et ancré en nous. J’ai rapidement franchi les étapes nationales. Il faut dire qu’au Canada et aux USA, c’est du très haut niveau. On était 120 inscrits, tous sexes confondus… Et j’étais toujours la seule femme, déjà très jeune. A 15 ans j’ai participé à mes premières courses sur glace en voiture. Cela va en étonner certains, mais on n’a pas besoin d’avoir un permis de conduire pour faire de la course automobile. Un enfant de 14 ans peut conduire une voiture sur un circuit de course, à condition qu’il ait une licence de circuit qui est totalement différente d’un permis et qui se divise en plusieurs catégories. Je suis partie de la licence régionale jusqu’à l’Internationale bronze. En tout, j’ai fait 17 années de courses automobiles, même si aucun membre de ma famille n’en a jamais fait, et j’ai arrêté en 2017 car je me suis déplacé la mâchoire dans un accident ; je me suis rendue compte que j’avais vieilli assez rapidement. La vérité est, qu’à l’approche des 30 ans, car j’avais 29 ans à l’époque, on n’est déjà pas au maximum de ses performances, sans oublier le fait d’avoir déplacé ma mâchoire qui a déséquilibré tout mon corps. Près d’un an et demi ont été nécessaires pour remettre tout en place. Cela aurait été bien trop compliqué pour moi de revenir à la course après cela et d’aller chercher des sponsors, car j’approchais déjà de l’âge de la retraite à cette époque.


PREMIUM : J’ai d’ailleurs vu que tu étais partie, en 2017, faire une course au Canada.
V. C. : Oui, la plus grosse course canadienne qui se déroule pendant la Formule 1. Dans ces programmes, il y a toujours des séries de soutien comme la F2, la F3 et la GT3. Cette année-là, j’ai été courir en GT3 Porsche pendant le Grand Prix du Canada. En 2016 je n’ai pas réussi à faire le podium mais je l’ai fait en 2017 dans ma catégorie. Mais c’est en 2015 que j’ai marqué l’histoire en devenant la première femme à atteindre une place de podium, toutes catégories confondues.

PREMIUM : Oui, tu as palmarès assez dingue ; avec un peu de recul, quel regard portes-tu sur ces faits d’armes ?
V. C. : C’est simplement un mental d’athlète. J’ai d’abord voulu faire de l’équitation, et j’ai réussi, puis de la course automobile et je suis parvenue à monter sur le podium même si ce n’était pas facile.
Aujourd’hui, je fais du dressage et je me dis exactement la même chose, que je vais réussir d’une manière ou d’une autre. Il faut de la détermination, des sacrifices aussi, et c’est la partie la plus dure car tout le monde n’y est pas prêt. Sans oublier qu’il faut de la patience car le temps qu’on a de disponible est destiné au sport et pas à la vie quotidienne. Ce n’est pas simple d’avoir des entraînements deux fois par jour, c’est aller jusqu’au dépassement de soi-même. Quand je rentrais dans la voiture et que je mettais mon masque, je ne me sentais plus femme, je me sentais athlète et je partais pour gagner. Tant que tu te dépasses, peu importe si tu gagnes ou non, tu peux être fière de toi. Lorsque j’ai fini sur la troisième marche du podium, je n’avais pas pensé au départ que j’allais marqué l’histoire, puis j’ai pleuré d’émotion évidemment… pleuré, pleuré, pleuré ! Quand je vois ce que j’ai réussi faire en 17 années de courses avec des partenaires et sponsors qui m’ont suivie pendant toutes ces années et qui m’ont donné ma chance, c’est extraordinaire. Avec le recul, c’est ça qui est important pour moi. Au fond, comment calculer la réussite ? Quantitativement, qualitativement ? C’est difficile. De mon point de vue, c’est à quel point j’ai été heureuse, comment je vais finir ma vie et si j’ai accompli ce que je voulais accomplir. En tout cas, j’ai toujours tenté de me dépasser et je trouve que c’est ce qui manque dans le contexte social d’aujourd’hui ; on apprend aux enfants à s’amuser ou à gagner à tout prix, mais on ne leur apprend plus le dépassement de soi.

PREMIUM : L’une des autres choses qui m’a marquée en parcourant tes expériences ce sont tes années dans la NASCAR.
V. C. : Alors ça c’était hyper difficile ! Dans les années 2009-2010, les circuits routiers (GT et Formule) ont été mis de côté alors que la NASCAR gagnait en notoriété. Des sponsors préféraient aller en NASCAR car il y a énormément de spectacles… Alors je me suis dit : Pourquoi ne pas essayer ? On appelle ça les courses sur ovale. Il existe des séries qui s’appellent American Canadian Tour qui relient le Canada aux États-Unis et qui étaient très populaire dans ces années-là. Près de 10000 personnes y assistaient et c’était fou. Faire ces ovales est très puissant ; lorsqu’on tourne à gauche on a beaucoup de force G, une forte pression sur la tête, le cou, les épaules, tout notre corps. On a même quelque chose pour plaquer la tête sinon on ne pourrait même pas endurer la force G pendant 300 tours… Parce que souvent ce sont 300 tours hors drapeaux jaunes. S’il y a un accident et qu’il y a drapeau jaune, les tours sous ce drapeau ne sont pas comptabilisés dans la course. Donc les 300 tours pouvaient facilement s’étendre à 400 tours, ce qui signifie trois heures sans arrêt dans la voiture. Malgré l’eau dont on disposait, on pouvait se déshydrater. C’était extrêmement difficile physiquement, bien plus qu’on ne le pense. Puis la vision était totalement obstruée ; on a des squatteurs dans les estrades qui nous avertissent quand on a des voitures à côté de nous parce qu’on ne voit absolument rien dans ces voitures à cause de la structure contre la force G. Sans oublier les protège-côtes, puisqu’on est très près des murs de béton, qui nous maintiennent le corps, le cou et les cervicales et qui réduit énormément le champs de vision. Avec toutes ces conditions, et la concentration nécessaire à tous ces signalements, c’est extrêmement énergivore. Je pouvais perdre facilement 3 kilos pendant une course.

PREMIUM : Tu avais donc une préférence pour les courses routières plutôt que celles de la NASCAR ?
V. C. : Oui, parce que l’univers de la NASCAR est très macho. On fonctionne par équipe et on peut créer des accidents pour avantager le spectacle : c’est très à l’américaine. Tu as donc des personnes qui provoquent des accidents et ça peut vite devenir dangereux. Le circuit routier est aussi très macho, on a dit des choses très dures sur moi, ou il arrivait que mes parents entendent des choses dans les estrades du genre  » La fille, qu’est-ce qu’elle fait là », des trucs complètement misogynes…. Mais ce n’est pas comme la NASCAR qui un univers très particulier ; les pilotes ne se battent pas entre eux mais les équipes oui, elles deviennent très agressives. Ça m’a vraiment marquée au fer rouge. Je n’étais pas habituée à ça. Je venais du circuit routier qui était bien plus clément : même s’il pouvait y avoir de l’agressivité sur la piste, en dehors elle était inexistante. Alors qu’en NASCAR c’est tout à fait le contraire : le pire est hors piste. Ça crée une ambiance qui est assez spéciale et c’est ce point-là que je n’ai pas aimé. Je me rappelle d’une période où mon frère était dans mon équipe, je ne l’avais jamais vu et un jour, pris dans ce tourbillon malsain, il était à deux doigts du conflit avec moi. C’est là où j’ai voulu tout arrêter. Franchement, ce n’est pas ça le sport. Le but est de se battre sur la piste, pas en dehors. Donc j’ai pris la décision de revenir sur le circuit routier où je prenais plus de plaisir. Je trouve par contre que c’était une belle expérience, parce que c’était extrêmement intéressant au niveau du pilotage.


PREMIUM : Est-ce que ça t’a servi pour revenir sur le circuit classique ?
V. C. : Oui, j’étais plus à l’aise pour dépasser à l’extérieur. Sur circuit routier, j’avais pour habitude de dépasser par l’intérieur, car j’étais beaucoup plus à l’aise, mais la NASCAR m’a aidée à doubler sur la ligne externe et à effectuer de meilleurs dépassements. Et humainement j’ai beaucoup appris aussi, notamment au niveau du leadership. A la différence des circuits routiers, où c’est le manager qui gère, c’est le pilote qui gère les équipes dans la NASCAR. J’avais donc ma propre équipe à moi. C’était très gratifiant.

PREMIUM : Pour rebondir sur un point que tu as mentionné avant : on imagine la NASCAR comme un univers particulièrement sexiste, comme tous les sport auto d’ailleurs ; comment réagissais-tu face à ce sexisme ?
V. C. : Par le respect. Il faut que les gens aient quasiment peur de toi. Je sais que je dégage extrêmement de confiance, ce qui peut imposer un certain respect. Et ne pas se laisser parler mal. Si quelqu’un cherche la confrontation, alors il faut aller se confronter. C’est plus facile pour nous car en Amérique c’est un comportement assez commun, à la différence de l’Europe. Même si frapper n’est pas dans ma nature et que je ne frappe pas, je n’ai pas peur de me faire frapper, par n’importe qui, et de lui dire ce que je pense. La personne en face de moi peut peser 250 kg, ça ne changera en rien mon comportement. Mon père par exemple, qui est déjà assez costaud, je m’y suis confronté dès mon plus jeune âge. Cela peut être dans notre nature, mais aussi dans la culture.
Pendant la période NASCAR, j’avais environ 19 ans, et je me confrontais à des hommes de 50 ans, qui me causaient d’ailleurs des accidents… Tout ça pour hisser un drapeau jaune. A souligner qu’un comportement pareil réduisait mes budgets : ils abîmaient ma voiture – et ça peut coûter facilement 60 à 70000 dollars en NASCAR- ils me coupaient le budget, ils m’arrêtaient pendant une course. Je me rappelle très bien que, lorsque ça m’arrivait, je sortais de la voiture et j’allais me confronter au mec.

PREMIUM : Quelles sont les qualités ou les traits de caractère nécessaires selon toi pour courir ?
V. C. : Avoir la bonne mentalité, celle d’un athlète, et avoir un bon feeling. J’ai eu dernièrement de grandes discussions avec de grands athlètes et j’ai découvert que de nombreuses femmes qui ont fait de la course automobile se sont souvent retrouvées dans l’équitation ; il y a donc quelque chose qui les relie. Pendant des années, je cherchais quoi et je n’ai jamais trouvé. Au final c’est le slight instinct, c’est le contrôle par instinct. Evidemment on le ressent lorsqu’on monte à cheval, de la relation que l’on a avec l’animal, et bizarrement c’est la même chose dans une voiture, lorsqu’on monte à une certaine vitesse. Il faut qu’on soit capable de contrôler ce sentiment-là, de même que notre adrénaline… c’est ce qui définit un bon athlète. Lorsque je suis dans une voiture sur circuit, tu pourrais me dire à la radio que ma mère est décédée, je pourrais n’avoir aucune réaction, parce que l’adrénaline est une drogue, et c’est la façon dont tu réagis avec cette drogue-là qui définit si tu es une bonne athlète ou non. C’est là où tu as des talents et des talents exceptionnels. Dans mon cas personnel, ce qui m’a aidée, c’est ma souche entrepreneuriale, le fait d’avoir une vision à long terme de ce que je voulais et pouvais faire. A la différence de nombreux sportifs qui commencent jeunes, ce ne sont pas mes parents ou mon père qui m’ont contrôlée. J’ai décidé et choisi moi-même mon propre manager. Il faut laisser l’athlète faire ses choix, qu’ils soient bons ou mauvais. Puis il est fondamental de s’associer à des gens qui ont la même vision que toi ; on peut avoir le ou la meilleure manager au monde, s’il n’a pas la même vision que l’athlète, ça ne fonctionnera jamais.

PREMIUM : Justement, tu as parlé de ton profil d’entrepreneur et je voulais revenir là-dessus. Tu as débarqué à Luxembourg de ton Canada natal il y a quelques années. Peux-tu nous parler un peu de tes projets et des différentes sociétés que tu as développées depuis ?
V. C. : J’ai créé ma première société à 19 ans, au Canada, où j’encadrais des gens qui achetaient des bolides en leur montrant comment conduire la voiture et comment réagir au volant. Après quoi, j’ai été recrutée directement par des constructeurs/manufacturiers pour devenir instructrice/formatrice sur des événements dédiés à l’automobile. J’ai donc travaillé au niveau national au Canada, et même aux États-Unis, ce qui m’a amenée, dès l’âge de 20 ans, à prendre l’avion tous les deux jours. Mais à un certain moment, j’étais maître de mes idées et ça m’a permis de les développer… et j’ai eu un brevet d’invention, que j’ai revendu plus tard à Honda lors du Salon de Genève en 2014, considéré comme l’un des plus grands salons automobiles au monde. C’était la première fois que je venais en Europe. Par la suite, j’ai été nommée représentante féminine de la FIA pour mon pays, le Canada, plus précisément pour la commission Women in Modern Sports. C’était un gros mandat et un grand honneur aussi. C’est ainsi que j’ai pu m’introduire sur les Grands Prix de Formule 1, sur les paddocks, développer beaucoup de contacts évidemment et me lancer dans la course en Europe. Grâce à cela je suis devenue broker de Formule 1 avec une amie de Monaco, ce que je fais aujourd’hui encore. En somme, j’ai accès à tout ce qui est paddock club et hospitality VIP, partout dans le monde, pour les clients et les entreprises, tout en restant évidemment très spécialisée sur le Grand Prix de Monaco. On compte d’ailleurs parmi les plus grands brokers au monde de ce Grand Prix. Enfin, il y a 4 ans, j’ai débuté mon entreprise ici au Luxembourg. C’est une société spécialisée dans l’événementiel automobile mais pour les autres entreprises uniquement, ce qui signifie que les événements ne m’appartiennent jamais. Je reste broker F1 aussi, et c’est pourquoi ma société s’appelle Incentive Concept Luxembourg. Donc je fais des conférences sur les nouvelles motorisations, je suis associée à la FEBIAC, qui est un interlocuteur important au Benelux, je crée des rallyes gastronomiques pour les entreprises, des essais automobiles pour les importateurs ou les entreprises qui veulent offrir des cadeaux à leurs clients… J’aime et j’essaie de faire des choses qui ne sont pas encore sur le marché.

PREMIUM : Dernière question, peut-être destinée à certaines de nos lectrices : que conseillerais tu à une femme qui souhaiterait se lancer dans la course auto ? Ou dans un univers considéré masculin ?
V. C. : Pour la course automobile, avant toute chose, je l’invite à faire un courrier auprès de l’ACL parce qu’ils ont retiré la commission Women in Sport ici à Luxembourg, car apparemment c’était trop cher. Donc j’aimerais relancer le débat ! Il y a des jeunes pilotes ici à Luxembourg qui vont prendre leur licence en Belgique à cause de cela. On devrait encourager le sport automobile car le sport auto c’est le développement de l’automobile d’aujourd’hui. Toutes les technologies qui se retrouvent sur la route aujourd’hui ont d’abord été développées pour les circuits. Ç’a été le cas pour les moteurs électriques ou hybrides par exemple. Il faut comprendre une chose : quand les constructeurs investissent des millions dans l’électrique ou les moteurs hybrides, ce n’est pas pour voir un pilote se dépasser sur une piste, mais pour penser au marché automobile de demain. Quant aux différents sports masculins, le conseil absolu que je peux donner c’est de ne pas se sentir femme, de se sentir seulement humain, athlète. Il faut juste foncer, tête baissée.

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