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EN GRANDES POMPES

Faire appel à un maître bottier c’est aussi être au coeur de la création. Premium a rencontré l’un des meilleurs d’entre eux, Dimitri Gomez, indépendant sur Paris et œuvrant pour la grande maison Crockett and Jones. Découvrons ce savoir-faire d’artisan, où l’allure et le confort doivent se lier avec justesse et élégance.

PREMIUM : Pour ceux qui ne vous connaissant pas forcément, pouvez-vous vous présenter brièvement ?
Dimitri Gomez: Je m’appelle Dimitri Gomez et je suis maître bottier au sein de la maison Crockett and Jones. Issu d’une formation en orthopédie, j’ai préféré réaliser mon stage de fin d’année chez Guy Moreau plutôt que dans une entreprise de semelles paramédicales. Une expérience riche et significative puisque c’est à compter de cet instant que j’ai commencé à travailler la chaussure de ville. Par la suite, j’ai rencontré Capobianco, l’ancien président des bottiers dont la clientèle se trouvait à l’Opéra Garnier depuis sa fermeture. J’y ai travaillé une douzaine d’années tout en faisant mes armes dans d’autres maisons du spectacle, avant d’arriver à la cordonnerie Vaneau puis Crockett and Jones.

PREMIUM : Au final, quand vous êtes tombé dans la potion du soulier, c’était un peu le fruit du hasard.
D. G.: Oui et non. La chaussure, les vêtements, la création, j’ai toujours aimé ça sans pour autant songer à en faire un métier. Tout a changé lorsque je me suis rendu en Angleterre et que j’ai connu la maison Lobb. Avec un ami, nous nous sommes mis au défi de faire de la chaussure. Il y a eu un an de préparation avant de passer les examens en l’espace de deux mois. J’ai travaillé samedi, dimanche, la nuit, chez moi en plus des cours du soir, chez les compagnons sans pour autant l’être. Pour une chaussure complète, il faut compter 70 heures de travail, un formier, un patronnier, un piqueur et un monteur, je m’occupais de tout. Il y a eu des hauts et des bas car les personnes ne voient pas le temps que ça prend. Il faut toujours trouver des solutions, faire face aux personnes qui proposent de la moindre qualité à moindre coût en se prétendant bottier au savoir-faire inégalable. Pour autant, la différence se voit dans ce qui ne se voit pas. L’esthétique est un travail de forme que beaucoup peuvent faire ; les coutures intérieures, c’est autre chose. Notre métier, le vrai j’entends, est mort depuis plus d’une quinzaine d’années. Nous sommes en voie de disparition.

PREMIUM : J’ai vu qu’il existait une vingtaine de bottiers en France à l’heure actuelle.
D. G.: Rien de nouveau. En ce qui me concerne, Pierre Corthay était le dernier compagnon à tenir la route. Il s’est lancé dans le prêt-à-porter et des investisseurs se sont épris du projet car le sur-mesure est complexe à développer. Le travail est énorme, sans certitude de pouvoir en vivre. Il m’est arrivé d’avoir à refaire entièrement une paire malgré les essayages et la première maquette. Par contre, une fois que le client a trouvé sa forme c’est plus simple, plus rapide… jusqu’à ce qu’il choisisse une nouvelle forme et qu’on reparte à zéro.

PREMIUM : Pour vous, aujourd’hui être bottier c’est aussi être cordonnier ? Faut-il savoir faire les deux métiers ?
Dimitri Gomez: Dans les années 30, il n’existait pas de prêt-à-porter alors la distinction ne se faisait pas. Une même personne fabriquait et réparait. Aujourd’hui, bottier et cordonnier sont deux métiers bien différents, il ne faut pas mélanger. Un cordonnier est formé en deux mois tandis que pour nous, bottiers, c’est autre chose. A mes débuts j’ai créé deux formes que j’adaptais à ma clientèle : ronde et carré. Une demi-taille au-dessus, un peu de cuir à droite, à gauche. Venait ensuite le temps du choix de la couleur, du modèle, du travail, de la semelle, du véritable prêt-à-porter main. Un véritable bottier exerce un travail de création à un certain prix, tandis qu’un cordonnier répare le prêt-à-porter, la botterie pure. J’aimerais que les bons termes soient utilisés. Une marque et un prix ne sont pas synonymes de qualité. Une paire sur-mesure à 1.500€ n’est pas possible, ce n’est même pas le prix de la matière première.

PREMIUM : Mais justement, pour quelqu’un qui est novice ou un peu averti, comment peut-on distinguer une chaussure sur-mesure d’une chaussure prêt-à-porter ? Quels sont les premiers éléments que l’on doit regarder ?
Dimitri Gomez: Ce n’est pas compliqué. Prenons les cas où l’on vous propose deux modèles identiques, un prêt-à-porter Crockett and Jones et un sur-mesure que j’ai réalisé. Vous me direz que le poids est différent, que les bouts sont travaillés différemment. Certes, la première paire est montée en machine tandis que la seconde est travaillée au marteau à l’unité. Un véritable amateur saura faire la différence entre une chaussure qui se prétend de luxe et une chaussure de luxe. Le détail se voit dans les coutures qui sont beaucoup plus fines, c’est ça la botterie pure luxe.

PREMIUM : A vous entendre, il semble y avoir des centaines d’étapes pour réaliser une chaussure. S’il y avait une étape que vous préférez, ce serait laquelle ?
Dimitri Gomez: Toutes les étapes sont sympas car c’est de la création. Récemment, un client m’a demandé une bottine avec un talon cubique, double boucle. Le modèle existe mais il voulait de l’authenticité avec une touche rétro. J’ai dû imaginer la chaussure avant de la faire, anticiper, faire la forme, le patron. Entre mes clients occasionnels et réguliers, j’ai beaucoup de travail et sincèrement, il n’y a pas une étape que j’apprécie plus qu’une autre. La plus physique reste le montage car ce sont plein de petites choses, des années de travail. Rien que le fait d’affûter un couteau prend du temps, il m’a déjà fallu un an pour qu’il puisse couper telle ou telle peau… Ce sont toutes ces choses-là qui font que le métier est long et complexe. Finalement, ce ne sont pas les étapes que je préfère mais la joie du client à réception de la chaussure ou mieux encore, lorsque j’ai carte blanche.

PREMIUM : Vu que vous avez une clientèle qui est avertie ou passionnée. Vous devez aussi créer des choses un peu plus extravagantes… Avez-vous en tête une paire que vous aviez faite et qui était particulièrement extraordinaire ?
Dimitri Gomez: Oui, il y en a qui prennent plus temps. Par exemple, j’ai réalisé un derby en galuchat, cousu norvégien* qui à la base devait être une chaussure de golf. La matière est très délicate et pète comme du verre, c’est de la nacre qui nécessite un travail de style pour se démarquer. Je ne sais pas dessiner mais j’ai un bon tranché, je peux réaliser tout ce que le client me demande mais les milanaises* et boutonnières* me prendront plus de temps. En ce moment, je suis sur un modèle norvégien plutôt sport chic. Sa réalisation passe par une couture en fil à fil de lin ressemblant à une chaînette. Il m’a fallu 690m de fil!

PREMIUM : On parle souvent de souliers italiens et souliers anglais ; Qu’est-ce qui les différencie ? Une forme ?
Dimitri Gomez: Les fausses idées selon lesquelles le long et pointu est italien tandis que le court et rond est anglais sont omniprésentes mais cela n’a rien à voir. Une chaussure anglaise possède une double couture, de la doublure, de la peau plus épaisse. Tout est fait pour durer et pour résister à un climat humide. Une chaussure italienne est appelée « cousu-blake » ou « cousu dedans-dehors » car c’est la couture qui tient tout, c’est une double sécurité. En somme, la différence entre une chaussure italienne et une chaussure anglaise se trouve dans le processus de fabrication.

PREMIUM : D’où provient votre clientèle ? Les Luxembourgeois en font-ils partie ?
Dimitri Gomez: Mes clients sont Américains, Australiens, Asiatiques, très peu de Parisiens, quelques Luxembourgeois. S’offrir une paire de chaussure sur-mesure, c’est un gros budget, je ne peux pas localiser ma clientèle. Ils viennent de partout et généralement ce sont des connaisseurs qui savent que je peux créer quelque chose d’unique ou reproduire et sublimer un modèle qui leur plaît.

LEXIQUE
Cousu Norvégien : Consiste à coudre la trépointe sur tout le tour du soulier : L’utilisation d’un fil de lin préalablement immergé dans de la poix chaude assure une étanchéité maximale. Un garnissage en liège est ajouté, il assure étanchéité et confort en prenant l’empreinte du pied. La trépointe est cousue une seconde fois à l’extérieur de nouveau avec la tige et la semelle. Ce montage donne un look casual.

Cousu black : Créé par l’américain Lyman Reed Blake en 1858, le montage Blake est une couture unique prenant, à la fois, la semelle intérieure, la semelle extérieure et la tige de la chaussure. Les amoureux du montage Blake apprécient la finesse de la semelle.

Cousu Goodyear : Inventé par Charles Goodyear Jr n 1869, cette couture horizontale consiste à coudre la trépointe sur tout le tour du soulier, et relie la semelle intérieure, la tige de la chaussure et la trépointe. Un garnissage en liège est ajouté, il assure étanchéité et confort en prenant l’empreinte du pied. La trépointe est cousue une seconde fois avec la semelle d’usure. Seule cette couture apparaît. Le visuel obtenu donne un look urbain.

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