Un milliard d’euros, et une parenthèse allemande qui se referme. Le 9 septembre 2026, Porsche a définitivement cédé ses 45 % de Bugatti Rimac et ses 20,6 % du groupe Rimac à un consortium mené par le new-yorkais HOF Capital. Dans la foulée, Molsheim a changé d’état-major : Christophe Piochon quitte la présidence de Bugatti Automobiles, que Mate Rimac reprend à son compte.

Une sortie annoncée en avril, bouclée en septembre
Les accords avaient été signés le 24 avril. Restaient les autorisations réglementaires, obtenues cet été. Le communiqué diffusé depuis Molsheim est laconique sur l’essentiel : « L’acquisition des parts détenues par Porsche dans Rimac Group et Bugatti Rimac par un consortium mené par HOF Capital est désormais finalisée. »
La coentreprise avait été fondée en 2021, Rimac Group en détenant 55 %, Porsche 45 %. Stuttgart était par ailleurs entré au capital du croate dès ses débuts, à hauteur de 20,6 %. Cinq ans plus tard, le constructeur souabe sort par les deux portes à la fois.
Côté croate, le ton est diplomatique. « Porsche a été un partenaire précieux au fil de toutes ces années et nous a permis de construire un socle solide pour l’avenir de la marque », déclare Mate Rimac, CEO de Bugatti Rimac, qui dit se réjouir de poursuivre avec HOF Capital, « un atout majeur pour concrétiser notre vision à long terme ».
Côté allemand, la formule de Michael Leiters, CEO de Porsche AG, en avril, était plus sèche : avec cette cession, Porsche démontre qu’elle se recentre sur son cœur de métier.
« Porsche a été un partenaire précieux au fil de toutes ces années et nous a permis de construire un socle solide pour l’avenir de la marque » – Mate Rimac, CEO
Ce que Porsche encaisse, et ce qu’elle en fait
En avril, les parties s’étaient engagées à la confidentialité sur le montant. Les obligations de publication financière ont eu raison du secret : le groupe Porsche AG annonce des produits de cession d’environ 1 milliard d’euros, dont 250 millions immédiatement affectés au financement de ses engagements de retraite.
L’effet sur les comptes est immédiat. La marge de free cash-flow de l’activité automobile pour l’exercice 2026 est relevée de 3 à 5 % à 5,5 à 7,5 %. Pour un constructeur qui a signé en 2025 le pire exercice de son histoire boursière, entre droits de douane américains et désaffection chinoise, ce n’est pas une ligne comptable anodine.
Bugatti n’est d’ailleurs pas la seule victime du grand élagage conduit par Michael Leiters depuis son arrivée le 1er janvier 2026. Porsche eBike Performance, Cellforce Group et Cetitec ont été fermés dans le même mouvement. Nous l’écrivions en mai : Porsche serre la ceinture, et la coupe se fait dans le superflu avant de se faire dans l’essentiel.
Qui rachète vraiment Bugatti ?
Le consortium est mené par HOF Capital, maison d’investissement new-yorkaise cofondée par un héritier de la famille Sawiris, dont Hisham Elhaddad est cofondateur et managing partner. Le principal investisseur de l’opération est BlueFive Capital, plateforme fondée fin 2024 par Hazem Ben-Gacem, ancien dirigeant d’Investcorp, immatriculée à l’Abu Dhabi Global Market et revendiquant quelque 15 milliards de dollars d’actifs sous gestion. S’y ajoutent des investisseurs institutionnels américains et européens.
Un point mérite d’être lu deux fois : HOF Capital ne se contente pas d’entrer dans la coentreprise. La maison devient le plus gros actionnaire de Rimac Group aux côtés de Mate Rimac lui-même. Rimac Group, de son côté, conserve ses 55 % de Bugatti Rimac et le contrôle opérationnel plein et entier de Molsheim. Autrement dit, l’argent vient de New York et du Golfe, les décisions restent à Zagreb.
Mate Rimac président : ce qui change à Molsheim
Le second volet du communiqué est humain. Christophe Piochon quitte la présidence de Bugatti Automobiles et ses fonctions de Chief Operating Officer de Bugatti Rimac. Entré chez Bugatti en 2003, il aura accompagné la marque de la Veyron à la Tourbillon, d’abord sur les processus qualité, puis à sa tête.
« De la Veyron à la Tourbillon, il a contribué à bâtir et à préserver la qualité et le savoir-faire qui caractérisent toutes les hypersportives quittant Molsheim », salue Mate Rimac, qui reprend donc lui-même la présidence de Bugatti Automobiles.
À ses côtés, Marko Brkljačić, précédemment COO de Rimac Technology, doit rejoindre l’équipe dirigeante de Bugatti Rimac comme Chief Operating Officer. Hendrik Malinowski, actuel directeur général de Bugatti Automobiles, est appelé au poste de Chief Commercial Officer. D’autres nominations sont annoncées comme imminentes.
Un calendrier qui ne pouvait pas mieux tomber
Ce changement d’actionnariat intervient à l’un des moments les plus chargés de l’histoire récente de la marque. Le 2 juillet, Bugatti a inauguré La Manufacture, atelier de 3 245 m² dressé sur le domaine du Château Saint Jean, conçu pour porter la capacité de production jusqu’à 200 voitures par an. Construit en moins d’un an, il abrite les phases de préassemblage, le contrôle qualité, le polissage et la peinture.
Dans le même temps, la Tourbillon entre dans la phase finale de ses essais. Son V16 atmosphérique de 8,3 litres développé avec Cosworth délivre 1 000 chevaux, auxquels trois moteurs électriques ajoutent 800 chevaux, pour un total de 1 800 et un 0 à 100 km/h annoncé en 2,3 secondes. Tirage limité à 250 exemplaires, à 3,8 millions d’euros hors taxes, intégralement souscrits. Les premières livraisons clients sont attendues cette année.
Signe que Molsheim ne dort pas : le communiqué glisse en note de bas de page une mention de la Destrier, pièce unique du Programme Solitaire dévoilée à Pebble Beach le 16 août dernier, bâtie sur la monocoque de la Bolide et son W16 quadriturbo. Le genre de commande qui se négocie à huit chiffres.
Et pour les collectionneurs du Grand-Duché ?
Molsheim est à moins de trois heures de route de Luxembourg, ce qui fait de la Grande Région l’un des bassins naturels de la clientèle Bugatti. La bonne nouvelle pour les propriétaires et les futurs clients tient en une phrase : rien ne bouge côté production. La marque reste française, l’usine reste en Alsace, les artisans restent à leur poste, et la feuille de route fixée par Mate Rimac en 2021 est confirmée, cette fois avec un actionnariat qui n’a pas d’autre agenda que Bugatti.
Pour Porsche, en revanche, c’est un retrait net. La marque de Zuffenhausen, dont le réseau luxembourgeois s’est étoffé ces dernières années entre le centre de la Cloche d’Or et le Zenter de Roost, n’a plus aucun lien capitalistique avec Molsheim. Le luxe automobile vient de rappeler une règle que les grandes maisons connaissent bien : on ne possède jamais vraiment une légende, on ne fait que l’accompagner un moment.

