Horlogerie

Royal Pop : le drop gagnant

Trois ans après le séisme MoonSwatch, le géant biennois récidive — cette fois avec la complicité du Brassus. Au menu : huit montres de poche en bioceramic, un mouvement maison repensé, et déjà des files d'attente dignes d'un drop Supreme.

On avait misé sur un flop. Mardi 13 mai 2026, lorsque Swatch et Audemars Piguet ont officialisé leur collaboration, on n’a pas caché notre déception lorsqu’on a découvert ces modèles à l’allures de montres-jouets. Trois jours plus tard, le 16 mai, l’ouverture des ventes en boutique a viré au psychodrame : files d’attente débordant sur les trottoirs, rideaux baissés en urgence dans plusieurs flagships, ventes purement et simplement annulées de Tokyo à Los Angeles. Bloomberg parle de « chaos », ABC7 filme des centaines de fans agglutinés au Topanga Mall, et sur StockX, les premières pièces dépassent déjà les 1 700 dollars. Pour mémoire : prix conseillé, 400 dollars. Bienvenue dans l’ère post-MoonSwatch.
Disons-le sans détour : personne n’attendait une montre de poche. Et pourtant, c’est précisément le pari, aussi audacieux qu’élégant, de la Royal Pop. Là où l’on aurait parié sur une énième Royal Oak en bioceramic à porter au poignet, les deux maisons ont choisi de raviver un objet quasi désuet — l’oignon, le gousset, l’horlogerie d’avant le bracelet — pour mieux le faire entrer dans la conversation contemporaine. Le geste est intelligent. Plutôt que de cannibaliser le sacro-saint segment de la Royal Oak, qui se négocie au-delà des 30 000 euros pour une simple Jumbo, Audemars Piguet et Swatch contournent l’écueil : la Royal Pop n’est pas une « Royal Oak du pauvre », c’est un autre objet. À porter autour du cou, glissé dans la poche d’un costume Lemaire, accroché à une banane Prada, ou suspendu à une besace en cuir comme un porte-bonheur de luxe. La cordelette en cuir de veau à surpiqûres contrastées, fournie avec, en dit long sur l’esprit du projet : c’est un accessoire de mode autant qu’une montre.
Visuellement, on reconnaît immédiatement la signature Gérald Genta. La lunette octogonale est là. Les huit vis hexagonales aussi. Le célèbre motif « Petite Tapisserie » habille le cadran. Mais le tout baigne dans une explosion chromatique directement importée de la ligne POP que Swatch lançait en 1986 — époque où l’on portait sa montre sur un sweat oversize, où l’horlogerie était joyeuse, ludique, presque pop-corn. Huit déclinaisons composent la collection. Huit couleurs, huit attitudes, huit manières d’assumer un objet qui, soyons honnêtes, n’a rien de discret. À porter avec un total look noir pour la pondération, ou avec un costume crème pour l’audace assumée.
Ne vous y trompez pas pour autant. Si l’esthétique tire vers le pop, la mécanique, elle, joue dans la cour des grands. Le SISTEM51, ce calibre que Swatch produit depuis 2013 avec ses 51 composants assemblés automatiquement, est ici présenté dans une inédite version à remontage manuel — un clin d’œil parfait à l’esprit montre de poche. Quinze brevets actifs, plus de 90 heures de réserve de marche, un spiral antimagnétique Nivachron™, et un réglage final effectué au laser, directement en usine. Les deux verres sont en saphir. Les aiguilles et index sont nappés de Super-LumiNova® Grade A. À 400 dollars, on touche à l’indécent.
Reste l’élément le plus inattendu, et probablement le plus élégant de cette collaboration : 100 % des revenus d’Audemars Piguet seront reversés à une initiative dédiée à la préservation des savoir-faire horlogers rares et à la formation de la nouvelle génération d’artisans. À l’heure où l’horlogerie suisse s’inquiète, à juste titre, de la transmission de ses métiers — guillochage, anglage, émaillage — le geste a du sens. Il rappelle aussi, en creux, que derrière la frénésie marketing, il y a un patrimoine à défendre.
À 400 dollars en boutique, déjà 1 700 sur StockX, jusqu’à 16 000 livres rapportés en revente sur certains modèles : la Royal Pop est officiellement entrée dans la catégorie des objets de désir spéculatifs. Une montre par personne, par jour, par boutique — la consigne Swatch n’a rien empêché. Les flippers étaient en embuscade dès l’aube. Faut-il s’en désoler ? Probablement. Faut-il en céder une à 1 700 dollars ? Certainement pas. La Royal Pop est faite pour être portée, jouée, exhibée — pas thésaurisée dans un coffre. Pour les chanceux qui mettront la main sur l’objet au prix juste, c’est probablement la plus jolie démocratisation qu’une maison du Brassus ait jamais consentie. Pour les autres, il reste l’essentiel : un peu d’horlogerie joyeuse, à une époque qui en a furieusement besoin.


Royal Pop, Swatch x Audemars Piguet. Huit modèles, 400 dollars. Disponible en boutiques Swatch sélectionnées (si vous arrivez à entrer).

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