
Lorsque Le Diable s’habille en Prada sort en 2006, le film parvient à saisir avec une rare justesse l’attraction exercée par le pouvoir, la cruauté feutrée de l’univers de la mode et les compromis moraux liés à la réussite. Deux décennies plus tard, l’annonce d’une suite suscitait autant d’impatience que de méfiance, tant l’exercice semblait risqué. Pourtant, Le Diable s’habille en Prada 2 parvient, dans l’ensemble, à dépasser le simple hommage nostalgique.
On y retrouve Meryl Streep, Anne Hathaway, Emily Blunt et Stanley Tucci dans un paysage totalement bouleversé : celui d’une presse mode fragilisée par les réseaux sociaux, la pression des investisseurs et la domination des plateformes numériques. Là où beaucoup de suites se contentent de reproduire une recette connue, celle-ci choisit d’examiner la manière dont l’influence médiatique a changé de nature au fil des vingt dernières années.
La grande force du scénario réside justement dans cette évolution. Miranda Priestly n’est plus l’autorité absolue qu’elle incarnait autrefois, parce que le système qu’elle dominait est lui-même en train de s’effondrer. Le premier film reposait sur une hiérarchie verticale et presque monarchique ; cette suite décrit un pouvoir devenu fragile, constamment menacé par les algorithmes, les annonceurs et les nouvelles figures de l’influence digitale. Le magazine Runway ressemble désormais à une institution prestigieuse qui lutte pour ne pas sombrer.
David Frankel conserve néanmoins ce qui faisait l’identité du premier volet : une mise en scène élégante, un montage rythmé et des dialogues toujours capables de mêler sophistication et cruauté. Certains observateurs y voient même l’un des films récents les plus pertinents sur les transformations du journalisme et la crise contemporaine des médias.
Mais cette évolution s’accompagne aussi d’une perte de mordant. La satire sociale, autrefois acérée, apparaît ici plus tempérée. Là où le film original exposait frontalement la violence des milieux créatifs et l’obsession du statut, cette suite semble parfois éprouver une véritable fascination pour ses propres personnages. Miranda Priestly, notamment, prend des allures de figure presque tragique. Une orientation qui divise : pour certains, le personnage gagne en complexité ; pour d’autres, le film adoucit excessivement une personnalité auparavant présentée comme profondément toxique.
Le récit souffre également d’une certaine lourdeur dans ses ambitions. En cherchant à traiter simultanément du capitalisme numérique, de la mutation des médias, de l’éthique dans la mode et de la financiarisation du luxe, le scénario abandonne parfois l’ironie élégante qui faisait tout le sel du premier film. Les scènes les plus réussies restent finalement les plus simples : un silence glacial de Miranda, une tension à peine dissimulée entre Emily et Andy, ou encore le regard désabusé de Nigel face à une industrie devenue purement financière.
La véritable révélation du film reste sans doute Emily Blunt. Son personnage, autrefois cantonné au second plan, devient ici l’expression la plus moderne de cet univers : ambitieuse, lucide et parfaitement adaptée aux règles du nouveau capitalisme de l’image. À plusieurs reprises, elle semble même éclipser Anne Hathaway, dont le rôle apparaît plus discret.
L’accueil du public reflète d’ailleurs cette dualité. Beaucoup savourent le retour du casting original et l’atmosphère glamour de New York, tandis que d’autres voient dans cette suite un exemple supplémentaire de la tendance d’Hollywood à exploiter ses succès passés jusqu’à en affaiblir la portée initiale. Sur les réseaux comme dans les critiques, l’équilibre oscille constamment entre plaisir nostalgique et fatigue du “fan-service”.
Au fond, le film trouve sa véritable force lorsqu’il assume pleinement sa mélancolie. Il ne raconte plus l’ascension d’une jeune femme dans un univers impitoyable, mais la lente disparition d’un monde qui croyait encore contrôler le goût et l’influence. Miranda Priestly n’incarne plus une domination absolue ; elle représente désormais une époque qui tente de résister à son propre effacement. Et c’est cette vulnérabilité inattendue qui apporte au film ses moments les plus justes.
Même s’il n’atteint pas la précision mordante du long-métrage de 2006, Le Diable s’habille en Prada 2 réussit au moins une chose essentielle : regarder ses personnages vieillir sans chercher à masquer les fissures d’un système devenu encore plus impitoyable qu’autrefois.


