Fashion

Virgil Abloh : en mode “ON”

À l’ère où les garde-robes abandonnent les tenues sages au profit des déstructurations, des excentricités, sans souscrire à un code ou à une tendance unique en s’affichant dans la multiplicité et le métissage, les parents Abloh donnent naissance à un jeune prodige. Portrait de Virgil Abloh fondateur de Off-White, directeur artistique de Louis Vuitton Homme.

Originaire du Ghana, c’est à Rockford dans l’Illinois que Virgil fait ses premiers pas. Issu d’une famille où l’ambition est de rigueur, le créateur aime à rappeler que son but ultime, avant même la passion, était initialement de bien gagner sa vie : “Quand j’étais jeune, je voulais me trouver un boulot qui me donnerait un bon salaire. C’est tout”. Il se dirige alors vers des études en architecture dans un pays où elle connaît une modernisation telle qu’elle influence à l’international après avoir été bercée par l’Europe. Il obtient donc un diplôme en architecture à l’Illinois Institute of Technology de Chicago après un premier en ingénierie civile à l’université du Wisconsin, et fait ses armes dans un petit cabinet d’architecte sur les bords du lac Michigan.

Une enfance bercée par la réussite 

Avide de réussite et de succès, le soir, Virgil Abloh troque ses papiers calques et ses équerres contre des platines dans des soirées courues. Inspiré, il se prend au jeu et lance des petites collections de T-shirts sérigraphiés en se réappropriant des graffitis, une culture dont il est fan. En 2009, il divorce du cabinet d’architecture et inaugure dans sa ville natale son concept-store RSVP Gallery où se presse toute la jeunesse branchée de Chicago avant de fonder son premier label Pyrex Vision, dédié originellement à la vente de t-shirts Champion et de chemises Ralph Lauren estampillés du logo Pyrex : « Au départ, j’ai simplement utilisé des sweat-shirts Champion’s que j’ai réinterprétés pour une vidéo. Mais les gens ont vite réclamé les fringues ! », semble-t-il s’étonner encore.

Pour combler la demande, le Chicagoan met ensuite la main sur de vieux stocks de chemises en flanelle Rugby, une marque de Ralph Lauren qui s’apprête alors à mettre la clé sous la porte. Il les achète à quelque 80 dollars pièce, découpe leurs étiquettes, les fait tamponner de son nouveau logo et les revend en ligne ou bien dans des pop-up stores pour 550 dollars chacune !

À l’époque, découvrant le montage, plusieurs voix crient à l’imposture. Parmi elles, celle de Jian DeLeon, qui, en ce temps-là, n’hésite pas à s’offusquer sur la plate-forme pour initiés Four-Pins : « Les gens bien informés savent bien que ses affaires […] ont été lancées comme des sortes de blagues, mais que se passe-t-il lorsque les consommateurs en deviennent les victimes ? » Des accusations auxquelles le créateur rétorque « La réinterprétation a toujours été une forme de création ». Ainsi, au grand dam de ses critiques, les chemises Pyrex trouvent toutes preneur. Après avoir mis fin à « une vision, un projet artistique », il donne naissance à une nouvelle marque avec des camarades d’enfance new-yorkais. C’est le temps de #Been #Trill, une collection de vêtements de rue sombres, tout en patchs acidulés, que les gamins de Soho, à New York, et des quartiers connectés des mégalopoles mondiales s’arrachent. Heron Preston, acolyte de Virgil Abloh pour l’occasion, se souvient :

“On voulait conquérir la nuit new-yorkaise. Notre équipe de DJ s’habillait toujours pareil. Les gens ont pris nos fringues pour rejoindre notre tribu.” Dès lors, il entre dans le radar du groupe LVMH : en effet, dès 2015, il est l’un des grands finalistes du prix LVMH qui récompensera finalement cette année-là le créateur français Jacquemus et le tandem Marques’Almeida.

“On voulait conquérir la nuit new-yorkaise. Notre équipe de DJ s’habillait toujours pareil. Les gens ont pris nos fringues pour rejoindre notre tribu.”

L’arrogance Off-White

Propriétaire d’un concept store, party harder et DJ, acolyte créatif d’une ribambelle de rappeurs en réussite, éminence grise du meilleur d’entre eux, Kanye West, et designer, Virgil Abloh est sans conteste la référence de toute une génération. Celui auquel tout le monde veut s’affilier, en allant à ses fêtes et en portant ses vêtements. Le journaliste américain Jian DeLeon, contributeur de la bible Business of Fashion et du New York Magazine, constate : “Disons simplement que je suis quelqu’un qui mène à bien des projets pour moi ou pour les autres”, rebondit de son côté l’intéressé. “Je suis juste un type qui a des idées et qui veut les réaliser.”

Off-White est l’une des idées de cet Américain aux bras gribouillés d’encre profonde, « Off-White, c’est mon journal, une conversation avec moi-même » aie-t-il à dire. Créée en 2012 sous la forme d’une œuvre intitulée « PYREX VISION », la marque Virgil Abloh Off-White c / o Virgil Abloh ™ dévoile un an plus tard pour la première fois des collections saisonnières pour hommes et femmes. Un succès fulgurant. Le label, qui cible une clientèle jeune, devient à l’automne 2019 la marque de mode la plus populaire du monde devant Gucci, Balenciaga et Versace, selon le Lyst Index, et ses défilés font sensation à chaque semaine de la mode.

Pour Virgil Abloh, les « collab » sont une seconde nature, comme avec l’artiste pop japonais Takashi Murakami, avec qui il a exposé dans les galeries Gagosian de Beverly Hills, Londres et Paris. Le fabricant suisse de mobilier design Vitra, pour qui il a conçu une collection, lui a consacré une exposition l’été dernier sur son campus situé près de Bâle (lire page 100). Au cœur de l’installation, cette question existentielle : « On peut vraiment se demander si nous aurons encore besoin de meubles en 2035. » Pour le cristallier Baccarat, il a imaginé une collection de luminaires à l’occasion de la foire d’art contemporain Art Basel Miami, au mois de décembre.

Dans des registres différents, les jeans Levi’s, les doudounes Moncler, les sneakers Nike ou Converse ou encore les bouteilles d’eau d’Évian ont un jour fait appel à la patte de Virgil Abloh et à sa griffe Off-White. Son imagination semble sans limite. Pour Rimowa, il a imaginé une valise… entièrement transparente, pour « créer des liens avec les gens ». Cette première collaboration, en 2018, est devenue culte. On se souvient également des stilettos en PVC qu’il a imaginés en tandem avec Jimmy Choo, ou encore de ses premières pièces lifestyle réalisées avec Ikea.

La fulgurante ascension Louis Vuitton

La mondialisation du marché vestimentaire ayant débordé les codes de l’habillement classique, il a fallu que les marques, anxieuses de coller à leur époque, s’en aillent chercher des personnalités providentielles pour animer leurs gammes. C’est ainsi que Louis Vuitton a décidé de recruter Virgil Abloh en tant que nouveau directeur artistique des collections hommes. 

Autodidacte en matière de mode, l’Américain Virgil Abloh a connu une ascension fulgurante qui l’a mené à la tête de la ligne masculine de Louis Vuitton. Et pour lui, les vêtements, comme les ponts, doivent comporter une structure intérieure s’appuyant sur de solides fondations que sont les savoir-faire et les traditions, l’artisanat et l’histoire dans une maison telle que Louis Vuitton. Sa mission ? Éviter l’embourgeoisement de la griffe à l’heure où les millennials montent en puissance dans les achats d’articles de luxe, dit-on au sein du groupe. Casser les codes pour attirer les jeunes urbains, c’est ce qu’il fait avec le monogramme LV, « un outil de travail fascinant », explique-t-il. Un thème autour duquel il écrit ses propres variations, comme pour le sac Keepall, dans lequel il associe des couleurs inédites et même des fibres optiques à l’emblème traditionnel du malletier.

L’intégration du luxe prêt pour la rue au sein du groupe LVMH

Il s’agit sans conteste du mariage incontournable de l’année entre le streetwear et le luxe. Sous un soleil éclatant, LVMH et Virgil Abloh ont scellé la plus belle des alliances. Le numéro un mondial du luxe s’offre un marchepied de choix dans le segment le plus dynamique de la mode – celui qui a gagné, ces dernières années, ses lettres de noblesse dans la haute couture.

LVMH « détiendra 60 % de la marque et le directeur artistique de la maison Louis Vuitton, 40 % », précisait le groupe dans un communiqué. Off-White était jusqu’ici contrôlé par New Guards, un groupe italien également détenteur de Palm Angels ou Heron Preston – lui-même a été racheté pour 600 millions d’euros par Farfetch en août 2019. Propriétaire de la licence, Virgil Abloh continuera tout de même de nous faire voyager à travers ses collections extravagantes, ambitieuses et insolentes. 

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