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LE SENS DU DEVOIR

L'ancien chef d'état-major des armées françaises qui avait démissionné avec fracas est aujourd'hui auteur de livres à succès et consultant auprès des chefs d'entreprises. Il était de passage à Luxembourg à l'occasion des " Rencontres Stratégiques du Manager " du cabinet BSPK.

Avoir la possibilité de rencontrer un homme de la stature de Pierre de Villiers à Luxembourg n’arrive pas tous les jours. Celui qui a été nommé Chef d’État-Major des armées françaises en 2014, a démissionné de ses fonctions en 2017 à la suite d’un désaccord sur le budget des armées françaises.

Cette démission, Pierre de Villiers l’a expliqué dans un premier livre, intitulé ” Servir ” et vendu à plus de 130 000 exemplaires. Il y décrit les restructurations imposées aux armées au cours des dernières années et ses relations avec Emmanuel Macron. Il enchaînera ensuite avec d’autres succès d’éditions ” Qu’est-ce qu’un chef  ? “, avec plus de 140 000 exemplaires vendus, ” L’Équilibre est un courage “, où il dresse un constat de l’état de la France en 2020 et émet des propositions avec un fort accent politique. Ce qui éveille chez les médias les probabilités d’une éventuelle candidature à la présidence de la république.

Aujourd’hui, Pierre de Villiers met sa riche expérience en matière d’analyse des situations et des risques au service des chefs d’entreprises. C’est lors de la conférence organisée le 25 mars par le Cabinet de conseils en stratégie BSPK que nous avons saisi l’opportunité de pouvoir échanger avec cet homme de commandement sur des questions actuelles.

PREMIUM : Quelles sont les qualités que devraient posséder un chef d’entreprise aujourd’hui ?

Pierre de Villiers : La première de ces qualités est l’humilité, l’humilité de servir car on ne s’improvise pas chef, il faut mériter de mener des hommes, des équipes. Le manager doit également avoir fait « ses armes » en prouvant qu’il a la capacité de réagir avec intelligence, pragmatisme et humanité. « Le chef est un absorbeur d’inquiétude et un diffuseur de confiance », il est celui qui fait face aux doutes, aux angoisses et inquiétudes de ses collaborateurs en étant présent pour rassurer les inquiets et soutenir les fatigués. Un chef se doit également de prendre des décisions équilibrées entre incertitudes économiques et réalités sociales et humaines auxquelles il doit faire face au quotidien dans son entreprise. La dimension humaine est devenue prépondérante dans le management. Les structures qui n’ont pas encore compris cette notion ne seront pas en mesure d’assumer leur sortie de crise ni de faire face aux chocs post-covid traumatisants pour leurs équipes et toutes leurs parties prenantes. La casse économique et sociale issue de la crise du coronavirus va accentuer encore les fractures au sein de nos sociétés.

PREMIUM : Comment expliquez-vous l’individualisme qui se répand chez vos concitoyens ? Comment lutter contre ce phénomène ?

P. d. V. : Fonder la vie en société sur les seuls droits individuels est une impasse. Il faut donner confiance en invoquant sans cesse la responsabilité de chacun pour le collectif. Ainsi se construit une société harmonieuse et pacifique, au service d’une finalité partagée. L’éducation et la famille peuvent permettre de lutter contre ce phénomène avec la notion de réciprocité, qui commence dans l’apprentissage familial et qui crée la confiance dans les relations. La mise en confinement des populations s’est traduite pour beaucoup par un repli sur la famille, fondement de notre culture et de notre vie. Quand le danger apparaît, la famille revient.

PREMIUM : Pensez-vous que la pandémie aurait dû être gérée par des experts de la survie, l’armée par exemple, plutôt que par des politiciens ?

P. d. V. : La gestion d’une pandémie est très complexe. On a besoin des experts et des « sachants », ceux qui l’ignorent ont tort… Mais il ne faut jamais donner toute la responsabilité aux experts et aux « sachants ». Elle revient à ceux qui sont en charge de la responsabilité globale. Ma carrière m’a amené à gérer et régler de nombreuses crises.  En 2009, j’étais au cabinet du premier ministre lors de la pandémie H1N1, j’étais en première ligne et j’en connais les tenants et les aboutissants.

En 2015, alors que j’étais chef d’État-major, j’ai été confronté à Ebola qui heureusement a épargné l’Europe mais qui a été terrible en Afrique. On ne peut pas comparer les crises mais on peut en tirer des enseignements globaux. Nous pouvons questionner : Le niveau de responsabilités donné à des techniciens de la santé (ARS) ; Notre absence de réflexe pour la mise en place du  masque qui était un enseignement de la crise H1N1 ; L’organisation des tests alors qu’ils étaient déterminants pour isoler les personnes contagieuses ; La pertinence et l’efficacité de la logistique autour de la vaccination.

Je connais la complexité d’une telle situation et mes propos ne sont pas une critique. Pour bien gérer une telle situation, il faut s’appuyer sur l’épine dorsale politique de la nation : les élus, les maires et les préfets, ceux qui sont en charge de l’organisation de la vie de la cité. Un dirigeant, et cela se vérifie aussi pour les entreprises, doit être celui qui ne subit pas les analyses d’experts, mais qui les conduit et qui les organise, celui qui replace toujours ces expertises dans un cadre plus global.

PREMIUM : Durant votre carrière militaire, quelle est la démonstration de courage qui vous a le plus marqué ?

P. d. V. : Dans ma carrière militaire il y en eut beaucoup : J’ai eu cette chance d’être au contact d’hommes et de femmes exceptionnels. Exceptionnels de par leur courage.  Dans le courage il y a une part d’honneur, de modestie et d’humilité. Le courage ne s’accommode ni de l’orgueil, ni de l’arrogance, ni de la vanité.

Un jour, dans la grande cour des Invalides, un lieu majestueux, pour une prise d’armes que je présidais pour récompenser les actes les plus valeureux au combat des opérations récentes. Je suis en face d’un caporal avec 2 ou 3 ans de service, je prononce la formule et je lui remets la croix de la valeur militaire avec étoile de bronze pour un fait d’armes. Il avait été chercher son camarade blessé et sous le feu, l’avait sorti de la ligne de contact, ce qui lui a sauvé la vie. Je lui remets donc la décoration, j’étais concentré et je lui dis : « Vous êtes un héros ! ». Il me regarde droit dans les yeux, il me dit « Non, mon général ! ». Chef d’État-Major des armées 5 étoiles, je n’avais pas l’habitude que l’on me dise « Non mon général ! ».  C’était la première fois, de plus dans un endroit particulier et en pleine prise d’armes… Je lui ai dit : « Vous êtes un héros parce que vous avez sauvé votre camarade et vous avez fait une action exceptionnelle ! ». Il me dit : « Pas du tout, je ne suis pas d’accord avec vous mon Général. J’ai voulu rendre à la France ce qu’elle avait donné à mon grand-père, l’accueil ! ».

Eh oui, le propre du héros, c’est qu’il ne se rend pas compte !

PREMIUM : Comment voyez-vous notre monde dans les 10 prochaines années ?

P. d. V. : Tout d’abord, la crise sanitaire amplifie la crise économique. Il faudra réfléchir et mettre en place un capitalisme social et surtout un capitalisme responsable ! Pour vous parler d’un pays que je connais bien, le mien : la France, elle arrive à peu près à 120% d’endettement du PIB. C’est colossal ! Cela va marquer profondément les générations à venir.  On ne parle pas assez de la crise géostratégique et pour cela il faut prendre du recul, de la hauteur.  On n’a pas vu venir 2 ruptures profondes : la première étant la chute du mur de Berlin en 1989, la fin des 2 blocs suivie en 2001 d’une vague de terrorisme de masse et l’on a accouché d’un monde multipolaire qui n’a pas trouvé son équilibre. Les organisations internationales devront reprendre leur rôle de stabilisateurs que ce soit l’ONU, l’OTAN, l’Union Européenne… face à des anciens empires qui cherchent à regagner leur influence perdue et qui font peser sur le monde une vraie pression. Il faudra également faire face à d’autres paramètres et menaces tels que le terrorisme de masse qui s’est multiplié, qui est mouvant géographiquement et mutant aussi. Il fait peser sur le monde une menace qui érige la barbarie, finalement non pas en simple moyen, mais en finalité. À cela vous ajoutez les migrations de populations qui sont un phénomène durable, qui vont probablement conditionner l’avenir du monde dans les 10 ans qui viennent. Les dérèglements climatiques dont on voit aussi qu’ils ont un lien avec les migrations. Et vous avez un monde très instable qui donne ce contexte de crise géostratégique, en tout cas d’instabilité géostratégique. Je salue d’ailleurs BSPK pour son initiative d’inviter Hubert Védrine en septembre aux Rencontres Stratégiques, un excellent choix qui souligne cette volonté de développer une tactique et une stratégie cohérente pour les managers !

PREMIUM : Quelle est votre motivation, votre envie à participer aux « Rencontres Stratégiques du Manager de BSPK » initiées par Henri Prevost ?

P. d. V. : La chance m’a été donnée d’inaugurer la première édition de ce cycle de conférences, et au contact des chefs d’entreprises, j’ai constaté qu’ils étaient confrontés aux mêmes problématiques et réalités que dans l’armée : la révolution technologique, la digitalisation, la transformation permanente des organisations, les questions de leadership et surtout de management humain. En militaire, je me suis fixé une mission : Transmettre aux plus jeunes, inspirer notre société civile et ses dirigeants, voilà pourquoi j’ai accepté de participer à cette 3e année des ” Rencontres Stratégiques du Manager “.  Je félicite l’équipe de BSPK de maintenir ce cycle de conférences inspirantes pour chefs d’entreprises et managers depuis 3 ans, même en cette période de pandémie ! « Ne pas subir » est essentiel !

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